Une question brûlante anime régulièrement les conversations au sein de la communauté Crypto P2P Club : les stablecoins les plus populaires, USDT et USDC, sont-ils vraiment conformes à la finance islamique ? Cette interrogation, loin d'être anecdotique, a récemment fait l'objet d'un débat passionnant au sein même du groupe WhatsApp du Crypto P2P Club. D'un côté, des outils comme le screener de Sahal Wallet les classifient comme "halal". De l'autre, une analyse plus profonde de leur fonctionnement soulève des questions fondamentales liées au Riba (intérêt).
Cet article se propose de plonger au cœur de cette complexité. En nous basant sur des données factuelles, des rapports d'audit et les avis de juristes musulmans spécialisés, nous allons décortiquer la structure de ces géants de la crypto pour vous offrir une réponse nuancée et éclairée. L'objectif n'est pas de donner une fatwa, mais de vous donner les clés pour prendre des décisions alignées avec vos convictions, fidèles à la philosophie du Crypto P2P Club : Apprendre, Détenir, Partager.
I. Comprendre les stablecoins : qu'est-ce que USDT et USDC ?
Avant d'aborder la question de la conformité, il est essentiel de comprendre ce que sont ces instruments financiers. Les stablecoins sont des cryptomonnaies conçues pour maintenir une valeur stable, généralement en étant indexées 1:1 sur une monnaie fiduciaire comme le dollar américain. Ils combinent la flexibilité des cryptomonnaies (transactions rapides, sans frontières) avec la stabilité des monnaies traditionnelles, ce qui les rend indispensables pour les échanges, l'épargne ou la finance décentralisée (DeFi).
Parmi eux, deux géants dominent le marché :
- Tether (USDT) : le plus ancien et le plus important, avec une capitalisation dépassant les 174 milliards de dollars au troisième trimestre 2025 [1].
- USD Coin (USDC) : géré par le consortium Centre (fondé par Circle et Coinbase), il est souvent perçu comme plus transparent et réglementé, avec une capitalisation de plus de 55 milliards de dollars.
Leur promesse est simple : pour chaque token en circulation, il existe un dollar américain (ou un actif équivalent) détenu en réserve. Mais que contiennent réellement ces réserves ? C'est là que la question de la conformité Shariah prend tout son sens.
II. La réalité derrière les réserves : le problème des bons du Trésor
La stabilité de l'USDT et de l'USDC repose sur la qualité de leurs réserves. Or, une part très importante de ces réserves n'est pas constituée de dollars en cash, mais d'instruments financiers, et notamment de bons du Trésor américain.
A. Tether, un géant de la dette américaine
Selon son rapport d'attestation du T3 2025, audité par le cabinet BDO, Tether détenait environ 135 milliards de dollars en bons du Trésor américain [1]. Ce chiffre est si colossal qu'il fait de Tether le 17e plus grand détenteur de dette américaine au monde, surpassant des pays comme la Corée du Sud. Ces investissements ont d'ailleurs contribué à un profit de plus de 10 milliards de dollars pour l'entreprise sur les neuf premiers mois de 2025.
B. Circle (USDC), une stratégie similaire
Circle, l'émetteur de l'USDC, suit une stratégie comparable. Leurs rapports de transparence indiquent que leurs réserves sont composées d'environ 20% de cash et 80% de bons du Trésor américain à court terme [2]. Pour une capitalisation de 55 milliards, cela représente plus de 44 milliards de dollars investis dans la dette américaine.
C. Qu'est-ce qu'un bon du Trésor ?
Un bon du Trésor est un titre de créance émis par le gouvernement américain pour financer ses dépenses. En achetant un bon du Trésor, un investisseur prête de l'argent au gouvernement et reçoit en retour des paiements d'intérêts réguliers, avant de récupérer son capital à l'échéance. C'est l'un des investissements les plus sûrs au monde, mais il est fondamentalement basé sur le Riba (l'intérêt), un concept proscrit par la finance islamique.
III. La perspective Shariah : pourquoi c'est problématique
La forte exposition de l'USDT et de l'USDC aux bons du Trésor soulève trois problèmes majeurs du point de vue de la finance islamique.
A. Le principe du Riba (intérêt)
Le Coran interdit formellement le Riba, qui correspond à tout surplus ou avantage obtenu dans un prêt ou un échange sans contrepartie légitime. Les intérêts générés par les bons du Trésor sont une forme claire de Riba. En détenant des stablecoins massivement adossés à ces instruments, on se retrouve au cœur d'un système qui tire sa valeur et sa profitabilité du Riba.
B. L'absence de propriété réelle (Qabd et Tamleek)
Un point crucial soulevé par des juristes comme le Mufti Billal Omarjee est que lorsque vous détenez un USDT ou un USDC, vous ne possédez légalement aucune partie des réserves sous-jacentes [3]. Vous détenez une créance numérique, une promesse de rachat, mais pas un titre de propriété sur les dollars ou les bons du Trésor. Ce manque de propriété réelle (tamleek) et de possession (qabd) est problématique en finance islamique, surtout lorsqu'il s'agit d'échange de devises ou d'or.
C. Le principe de i'anat 'ala al-ma'siyah (aider au péché)
Même si le détenteur du stablecoin ne reçoit pas directement les intérêts, le fait de participer à cet écosystème pose question. En utilisant et en créant une demande pour USDT et USDC, on soutient un modèle économique qui profite du Riba. Cela peut être interprété comme une forme d'aide indirecte à une pratique interdite, ce que le principe de i'anat 'ala al-ma'siyah déconseille.
Comme le souligne le Mufti Billal Omarjee, "En réalité, les musulmans devraient s'abstenir de détenir ou de s'appuyer sur de tels stablecoins, car même si le token lui-même n'est pas intrinsèquement haram, on soutient indirectement un écosystème qui profite du Riba." [3]
IV. Le cas de Sahal Wallet : comprendre la nuance
Comment expliquer alors que des outils comme le screener de Sahal Wallet, développé par MRHB DeFi, classifient USDT et USDC comme "halal" ? La réponse réside dans la méthodologie de screening.
Ces outils se concentrent souvent sur des critères de transparence et de structure. Un stablecoin est jugé conforme si :
- Ses réserves sont auditées et transparentes.
- L'émetteur divulgue clairement la composition de ses actifs.
- Il existe un droit de rachat du token contre l'actif sous-jacent.
De ce point de vue, USDT et USDC, avec leurs rapports d'attestation réguliers, remplissent les critères. Cependant, cette approche ne juge pas de la nature halal ou haram des actifs détenus en réserve. Elle valide la structure du stablecoin, pas la conformité de son collatéral. Il y a donc une confusion entre transparence et conformité Shariah fondamentale.
V. La position des savants islamiques : entre interdiction et nécessité
Face à ce dilemme, les avis des experts en finance islamique sont nuancés.
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Une position de prudence : des juristes comme le Mufti Billal Omarjee appellent à s'abstenir de ces stablecoins en raison de leur lien avec le Riba [3]. C'est la position la plus rigoureuse et la plus sûre sur le plan spirituel.
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Une tolérance par nécessité (Darurah) : d'autres savants et organismes, comme Sharlife en Malaisie, reconnaissent que ces stablecoins sont devenus si centraux dans l'écosystème crypto qu'il est parfois très difficile de s'en passer [4]. Leur utilisation peut être tolérée dans des cas de nécessité avérée (darurah), par exemple pour des transactions transfrontalières rapides ou comme porte d'entrée incontournable pour acheter d'autres crypto-actifs. Cette tolérance implique cependant de ne pas les détenir sur le long terme comme un investissement.
VI. Les alternatives halal aux stablecoins
Heureusement, des alternatives plus conformes existent et se développent.
| Type d'alternative | Avantages | Inconvénients | Exemples |
|---|---|---|---|
| Bitcoin (BTC) | Décentralisé, pas d'actif sous-jacent, propriété réelle. | Volatil, ne convient pas pour la stabilité. | Bitcoin |
| Stablecoins adossés à l'or | Adossés à un actif tangible et halal, valeur intrinsèque. | Moins liquides, frais de garde, centralisés. | PAX Gold (PAXG), Tether Gold (XAUT) |
| Projets de stablecoins Shariah-natifs | Conçus dès le départ pour être conformes, réserves éthiques. | Encore en développement, liquidité faible. | Projets de MRHB DeFi (Gold & Silver Standard) |
Comme le soulignait un membre du Crypto P2P Club, "utiliser plus le BTC ou l'or, c'est le top par exemple pour purifier un peu son argent". Cette intuition est juste : se tourner vers des actifs qui ne sont pas basés sur la dette et l'intérêt est la voie la plus sûre.
VII. Recommandations pratiques pour les musulmans
Alors, que faire en pratique ? Voici une approche pragmatique en trois temps :
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Court terme (approche pragmatique) : si l'utilisation d'USDT ou d'USDC est inévitable, reconnaissez le problème, utilisez-les uniquement par nécessité et pour la durée la plus courte possible. Convertissez vos fonds rapidement vers un actif halal comme le Bitcoin ou un stablecoin adossé à l'or.
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Moyen terme (privilégier les alternatives) : dès que possible, privilégiez les plateformes et les protocoles qui permettent d'utiliser des alternatives comme les stablecoins-or. Soutenez activement les projets qui développent des solutions DeFi halal.
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Long terme (construire l'écosystème) : l'objectif final pour la communauté est de construire et de soutenir un écosystème financier décentralisé qui soit nativement conforme à ses principes. Cela passe par l'éducation, l'investissement dans les bons projets et la demande de solutions plus éthiques auprès des grandes plateformes.
Conclusion
Pour répondre à notre question initiale : non, USDT et USDC ne peuvent pas être considérés comme pleinement halal dans une perspective rigoureuse de la finance islamique, en raison de l'adossement massif de leurs réserves à des bons du Trésor américain générateurs d'intérêts (Riba). La classification "halal" par certains screeners se base sur une analyse de la transparence structurelle et non sur la nature du collatéral.
Cependant, la réalité d'un écosystème crypto dominé par ces deux acteurs conduit à une tolérance en cas de nécessité (darurah), à condition que leur utilisation soit temporaire et motivée par l'absence d'alternative viable pour une transaction spécifique. La véritable voie souveraine, fidèle à l'esprit du Crypto P2P Club, est de s'éduquer, de comprendre ces nuances, et de se tourner progressivement vers des actifs et des systèmes qui garantissent à la fois la décentralisation technologique et la pureté éthique. Le chemin est encore long, mais la prise de conscience est la première étape de ce nouvel horizon.
Références
[1] Tether. (2025, 31 octobre). Tether Attestation Reports Q1-Q3 2025 Profit Surpassing $10B. https://tether.io/news/tether-attestation-reports-q1-q3-2025-profit-surpassing-10b-record-levels-in-us-treasuries-exposure-accelerating-usdt-supply-amidst-worlds-macroeconomic-uncertainty/
[2] Circle. (2025). Transparency & Stability. https://www.circle.com/transparency
[3] Omarjee, B. (2025, 3 juillet). Are Stablecoins Halal? Understanding the Structures Behind the Stability. LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/stablecoins-halal-understanding-structures-behind-omarjee-ywwue
[4] Sharlife. (2024, 23 septembre). Shariah Perspective on Stablecoins. https://sharlife.my/article/content/shariah-perspective-on-stablecoins
[5] MRHB. MRHB and Gold & Silver Standard (GSS) Partner to Expand Halal DeFi Offerings with Tokenized Precious Metals. https://finance.yahoo.com/news/mrhb-gold-silver-standard-gss-014800176.html