Le choc des mondes
« Le bitcoin n’est pas une monnaie… sa valeur fondamentale est zéro… ça ne finance rien de licite. »
Ces mots, prononcés par Agnès Bénassy-Quéré, sous-gouverneure de la banque de France, ont le poids de l’institution qu’elle représente. Ils incarnent une vision du monde, celle de la finance traditionnelle et régulée, qui observe avec méfiance une innovation qu’elle ne contrôle pas. Pour beaucoup, cette déclaration est une simple affirmation de bon sens. Pour d’autres, elle révèle une incompréhension profonde de la révolution portée par le bitcoin.
Chez Crypto P2P Club, nous croyons que le dialogue est plus constructif que la confrontation. Cet article se propose de décrypter cette déclaration, non pas pour la rejeter en bloc, mais pour en comprendre les fondements et y apporter une contre-analyse éducative et équilibrée. Car au-delà de la provocation, ce débat soulève une question fondamentale : qu’est-ce qui donne de la valeur à un actif au XXIe siècle ?
Disclaimer : cet article est à but éducatif uniquement et ne constitue pas un conseil financier. Il vise à présenter différentes perspectives sur un sujet complexe. Faites toujours vos propres recherches (DYOR).
Partie 1 : l’argumentaire de la banque centrale, une vision classique de la valeur
Pour comprendre la position de la banque de France, il faut se référer à la théorie financière traditionnelle. Selon cette dernière, la valeur d’un actif repose sur trois piliers :
- Sa valeur intrinsèque : la valeur de l’actif lui-même (un bien immobilier, l’or en tant que matière première).
- Sa capacité à générer des flux : les dividendes d’une action, les loyers d’un appartement.
- L’offre et la demande du marché : la confrontation entre acheteurs et vendeurs.
Du point de vue d’un banquier central, le bitcoin échoue sur les deux premiers points. Ce n’est qu’une « séquence de chiffres », sans support physique et sans génération de revenus. Sa valeur ne dépendrait donc que de la psychologie du marché, une « foi quasi-religieuse » où la conviction des acheteurs est le seul moteur. C’est ce qui explique, selon cette analyse, son extrême volatilité.
À cela s’ajoutent deux critiques majeures :
- L’inégalité structurelle : le principe du « premier arrivé, premier servi » aurait favorisé une concentration extrême de la richesse entre les mains des premiers adoptants (les « baleines »), au détriment des nouveaux entrants.
- L’illégalité : l’anonymat du bitcoin en ferait un outil de prédilection pour le financement d’activités illicites.
Cette vision, cohérente depuis un prisme traditionnel, omet cependant les caractéristiques uniques qui définissent la proposition de valeur du bitcoin.
Partie 2 : une contre-analyse, où se cache la valeur du bitcoin ?
Qualifier la valeur fondamentale du bitcoin de « zéro » revient à ignorer les propriétés révolutionnaires qui ont motivé sa création et qui soutiennent aujourd’hui sa capitalisation de plus de 1 800 milliards de dollars.
La rareté numérique : l’or 2.0
La première source de valeur du bitcoin est sa rareté absolue et programmée. Il n’existera jamais plus de 21 millions d’unités. Dans un monde où les banques centrales, y compris la BCE, peuvent imprimer de la monnaie de manière quasi illimitée (ce qu’on appelle l’assouplissement quantitatif), cette prévisibilité et cette incorruptibilité sont une proposition de valeur extrêmement puissante. Le bitcoin n’est pas adossé à un bien réel, il est le bien réel : un actif numérique rare, infalsifiable et divisible.
La valeur du réseau et de la sécurité
Réduire le bitcoin à une « séquence de chiffres » est techniquement correct, mais fonctionnellement trompeur. La valeur ne réside pas dans les chiffres eux-mêmes, mais dans le réseau décentralisé, mondial et immuable qui les sécurise. Des milliers d’ordinateurs à travers le monde valident chaque transaction, rendant le registre du bitcoin (la blockchain) la base de données la plus sécurisée jamais créée.
L’énergie consommée par le minage (Proof-of-Work) n’est pas un « gaspillage », c’est le coût de la sécurité. C’est ce qui garantit qu’aucune entité, pas même un État, ne peut altérer l’historique des transactions ou censurer un participant. Cette sécurité a une valeur immense dans un monde numérique où la confiance est une denrée rare.
Des cas d’usage bien réels et licites
Contrairement à l’affirmation selon laquelle le bitcoin « ne finance rien de licite », ses cas d’usage légitimes se multiplient :
- Réserve de valeur : des entreprises cotées en bourse (comme MicroStrategy) et des milliers de PME convertissent une partie de leur trésorerie en bitcoin pour se protéger de l’inflation.
- Résistance à la censure : pour des millions de personnes vivant sous des régimes autoritaires ou dans des pays à l’économie instable (Argentine, Liban, Nigeria), le bitcoin est une bouée de sauvetage. Il leur permet de protéger leur épargne de la dévaluation et du contrôle des capitaux.
- Inclusion financière : plus de 1,7 milliard d’adultes dans le monde n’ont pas de compte bancaire, mais beaucoup ont un smartphone. Le bitcoin leur donne accès à un système financier mondial, sans permission.
Partie 3 : le débat idéologique, contrôle contre souveraineté
La critique de la banque de France n’est pas seulement technique, elle est profondément idéologique. Le mandat d’une banque centrale est de contrôler la monnaie pour assurer la stabilité des prix et mettre en œuvre la politique économique. Le bitcoin, par sa nature même, est une négation de ce contrôle.
| Perspective | Banque Centrale (Contrôle) | Bitcoin (Souveraineté) |
|---|---|---|
| Émission | Centralisée, élastique, décidée par un comité | Décentralisée, fixe, régie par un algorithme |
| Confiance | Repose sur l’institution et la régulation | Repose sur les mathématiques et le code |
| Accès | Permissionné (via les banques commerciales) | Sans permission (ouvert à tous) |
| Censure | Possible (gel de comptes, contrôle des capitaux) | Quasi impossible |
| Principe Éthique | Stabilité par le contrôle central | Responsabilité (Amanah) par la souveraineté individuelle |
Le débat n’est donc pas de savoir si le bitcoin est une « bonne » ou une « mauvaise » monnaie selon les critères traditionnels, mais de choisir le système auquel on souhaite confier son avenir financier. D’un côté, un système centralisé, régulé et contrôlé, promettant la stabilité. De l’autre, un système décentralisé, ouvert et immuable, offrant la souveraineté en échange de la responsabilité.
Conclusion : plus qu’un actif, un choix de société
Déclarer que la valeur fondamentale du bitcoin est « zéro » est une affirmation qui ne tient que si l’on refuse de voir la valeur de la décentralisation, de la rareté et de la résistance à la censure. C’est regarder une voiture et conclure qu’elle ne vaut rien car elle n’a pas de pattes pour galoper comme un cheval.
Le bitcoin n’est pas une menace pour l’euro ou le dollar en tant que monnaie de transaction quotidienne. Il est une alternative au système de réserve de valeur centralisé. Il offre un choix là où il n’y en avait pas.
En tant que Crypto P2P Club, nous respectons le rôle des institutions, mais nous défendons le droit des individus à l’autonomie financière. Le débat entre la banque de France et le bitcoin n’est pas un simple désaccord technique. C’est le reflet d’une transition historique entre un monde basé sur la confiance en des institutions et un monde où la confiance peut être remplacée par la preuve cryptographique.
La vraie question n’est pas « combien vaut le bitcoin ? », mais « combien valez-vous la souveraineté financière ? ».
Sources
- Banque de France - Bloc-notes Éco (6 novembre 2025)
- BCE - Projets euro numérique (2025)
- Règlement MiCA (UE)
- Données de capitalisation Bitcoin (CoinMarketCap, CoinGecko)
- Adoption institutionnelle (ETF Bitcoin, MicroStrategy, etc.)