Le marché des cryptomonnaies, fidèle à sa réputation, a récemment offert un spectacle de volatilité saisissant. En l'espace de quelques semaines, le Bitcoin (BTC) a vu sa valeur chuter de son sommet historique de 126 000 $ en octobre pour venir tester le seuil psychologique des 94 000 $ en ce mois de novembre 2025. Cette correction de près de 25 % a ravivé un sentiment de « peur extrême » parmi les investisseurs, rappelant à tous la nature imprévisible de cet actif numérique. Face à une telle turbulence, une question cruciale se pose, particulièrement pour l'investisseur soucieux de respecter les principes éthiques de la finance islamique : cette situation relève-t-elle du Gharar, l'incertitude excessive proscrite, ou représente-t-elle une opportunité d'investissement à long terme ? Cet article se propose d'analyser les récents événements sous un double prisme : celui des dynamiques de marché et celui des préceptes éthiques islamiques.
Les raisons de la tempête : décryptage de la baisse de novembre
Pour comprendre la récente chute, il faut observer la convergence de plusieurs facteurs macroéconomiques et structurels qui ont créé un environnement difficile pour les actifs à risque comme le Bitcoin. Loin d'être un événement isolé, cette baisse est le symptôme de tensions plus profondes.
Premièrement, la posture de la Réserve Fédérale américaine (Fed) a joué un rôle prépondérant. Bien qu'aucune hausse des taux d'intérêt n'ait été annoncée, les signaux d'un possible resserrement monétaire futur ont suffi à refroidir l'appétit pour le risque. Le Bitcoin, qui a historiquement prospéré dans des environnements de taux bas, est particulièrement sensible à ces changements de politique. La perspective de coûts d'emprunt plus élevés a poussé les investisseurs à se détourner des actifs jugés plus spéculatifs pour se réfugier vers des valeurs plus sûres.
Deuxièmement, le spectre de l'effondrement de la plateforme FTX en 2022 continue de hanter le marché. Trois ans plus tard, le déficit de confiance persiste. Le fait que les créanciers de FTX n'aient pas encore été intégralement remboursés – avec seulement 7,1 milliards de dollars distribués sur les montants dus – entretient une méfiance tenace, notamment chez les acteurs institutionnels. Cette affaire a laissé des cicatrices psychologiques profondes, conduisant à des retraits massifs des plateformes centralisées. On estime que plus de 20 milliards de dollars ont quitté ces plateformes immédiatement après la faillite, une tendance qui a contribué à la fragilité structurelle du marché.
Enfin, ces deux éléments ont été amplifiés par une vague de retraits institutionnels en novembre. Dans un climat d'incertitude économique et de méfiance persistante, de nombreuses institutions ont préféré réduire leur exposition aux cryptomonnaies pour sécuriser leurs actifs. Ce mouvement de vente massif, combiné à une liquidité déjà réduite, a créé un cercle vicieux baissier.
Du point de vue de la finance islamique, cette section met en lumière le concept de Gharar (incertitude excessive). La forte volatilité, exacerbée par des facteurs externes et imprévisibles comme les décisions d'une banque centrale ou les séquelles d'une fraude passée, illustre parfaitement le type de risque que les principes islamiques cherchent à minimiser. L'investisseur musulman est ainsi appelé à une prudence accrue face à un actif dont la valeur peut être si fortement influencée par des éléments spéculatifs et hors de son contrôle.
L'horizon de JPMorgan : une lueur d'espoir à 170 000 $ ?
Malgré ce tableau sombre, de grandes institutions financières maintiennent une vision optimiste à long terme. Les analystes de JPMorgan, par exemple, ont publié une note qui a retenu l'attention. Ils estiment que le prix plancher du Bitcoin se situe autour de 94 000 $, un niveau qui correspondrait à son coût de production moyen. Selon eux, la baisse potentielle à partir des niveaux actuels serait donc « très limitée ».
Plus audacieux encore, l'équipe de JPMorgan, dirigée par Nikolaos Panigirtzoglou, a réitéré une prévision de prix pour 2026 qui pourrait voir le Bitcoin atteindre près de 170 000 $. Cette projection repose en partie sur l'observation que le ratio de volatilité entre le Bitcoin et l'or a tendance à baisser, signe d'une maturation de l'actif numérique. À terme, ils n'excluent pas que le Bitcoin puisse sérieusement concurrencer la capitalisation boursière de l'or, qui s'élève aujourd'hui à 28,3 trillions de dollars, contre 1,9 trillion pour le Bitcoin. Cet écart colossal suggère, selon eux, un potentiel de croissance considérable pour la cryptomonnaie dans les années à venir.
Cette perspective offre un éclairage éthique intéressant. Elle permet de distinguer clairement l'investissement de la spéculation, une distinction fondamentale en finance islamique. Alors que la panique à court terme pousse à des ventes irréfléchies, l'analyse de JPMorgan s'inscrit dans une vision à long terme, basée sur des fondamentaux (coût de production) et des tendances de fond (maturation de l'actif). Cela résonne avec les principes islamiques qui encouragent la patience (sabr) et l'investissement réfléchi plutôt que le jeu de hasard (Maysir), qui est formellement interdit. La comparaison avec l'or, un actif tangible et historiquement accepté en finance islamique, renforce l'idée que le Bitcoin pourrait, à terme, acquérir un statut d'investissement légitime.
Le contrepoint silencieux : l'adoption institutionnelle s'accélère
L'élément le plus convaincant en faveur d'une vision optimiste est peut-être le plus discret : pendant que les petits porteurs paniquent, l'argent « intelligent » (smart money) continue de s'investir massivement dans le Bitcoin. L'adoption par les grandes institutions, loin de ralentir, semble même s'accélérer.
L'exemple le plus frappant est celui de l'Université Harvard. Son fonds de dotation, l'un des plus importants et des plus respectés au monde, a augmenté sa participation dans des ETF Bitcoin de 257 % au cours du troisième trimestre 2025. L'iShares Bitcoin Trust (IBIT) de BlackRock est même devenu la plus grande position de son portefeuille, avec une valeur de 442,8 millions de dollars. L'implication d'une institution académique aussi prestigieuse confère une légitimité et une crédibilité considérables au Bitcoin en tant qu'actif de réserve stratégique.
Ce cas n'est pas isolé. Malgré la peur ambiante, les ETF Bitcoin ont attiré un flux net de 24 milliards de dollars en 2025. Ces chiffres démontrent une demande institutionnelle forte et persistante. Pour ces acteurs, la volatilité à court terme est perçue non pas comme une crise, mais comme une opportunité d'achat pour construire des positions à long terme.
Du point de vue éthique, cette adoption institutionnelle est un facteur puissant qui vient mitiger le risque de Gharar. La diligence raisonnable (due diligence) effectuée par des institutions comme Harvard suggère que l'actif est en voie de maturation. De plus, l'investissement via des véhicules régulés et transparents comme les ETF est en parfaite adéquation avec les principes islamiques qui exigent de la clarté et de la sécurité dans les transactions. Cela offre à l'investisseur musulman une voie d'accès plus structurée et potentiellement moins risquée au marché des cryptomonnaies.
Naviguer la volatilité avec les principes islamiques
Alors, comment l'investisseur musulman doit-il naviguer dans ces eaux tumultueuses ? La réponse se trouve dans l'application rigoureuse des principes de la finance islamique.
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Distinguer investissement et spéculation : La volatilité du Bitcoin peut encourager des comportements spéculatifs (Maysir), où l'on cherche à réaliser des gains rapides basés sur les fluctuations du marché. Ceci est interdit. L'approche islamique favorise l'investissement à long terme, basé sur une conviction dans la valeur fondamentale et le potentiel futur d'un actif.
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Comprendre et gérer le Gharar : Le risque d'incertitude est inhérent au Bitcoin. L'investisseur doit en être pleinement conscient et ne jamais investir une somme qu'il ne peut se permettre de perdre. La diversification du portefeuille est une obligation pour minimiser ce risque.
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Faire preuve de diligence raisonnable (Taharrî) : Il est impératif de s'éduquer et de mener ses propres recherches. Comprendre la technologie, les cas d'usage, les risques et le potentiel du Bitcoin est un devoir avant tout investissement. Cet article est un point de départ, pas une conclusion.
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Privilégier la transparence : L'opacité est l'ennemie de l'éthique. En choisissant des plateformes d'échange réputées qui offrent des preuves de réserves (Proof-of-Reserves) et en investissant via des produits régulés comme les ETF, l'investisseur s'assure de la clarté et de la légitimité de ses transactions.
Conclusion
La récente chute du Bitcoin est un rappel brutal de sa nature volatile. Elle est le fruit de forces macroéconomiques puissantes et des cicatrices d'un passé trouble. Cependant, sous cette surface agitée, des courants de fond plus puissants sont à l'œuvre : une maturation progressive de l'actif, une analyse optimiste de la part de leaders financiers et, surtout, une adoption institutionnelle qui ne cesse de croître. Pour l'investisseur musulman, le Bitcoin n'est ni un actif entièrement halal ni entièrement haram. Il s'agit d'un domaine où l'intention et la méthode sont primordiales. Abordé avec une perspective à long terme, une gestion prudente du risque, une diligence approfondie et un engagement pour la transparence, un investissement mesuré dans le Bitcoin peut être considéré comme une démarche acceptable. La clé, comme toujours en finance islamique, est de rester fidèle à ses principes, même face à la tempête.
Sources: